Sur les lèvres
Comme tout le monde ?
L’autre jour, je me suis retrouvée à un événement où je ne connaissais presque personne.
– Salut ! Tu veux un verre ?, me lance une femme aux yeux pétillants.
– Oui, merci.
Je souris, je tends la main. Je décline mon identité, mais, comme souvent, je ne dis rien de ma surdité. Mes appareils font le taf, les voix sont nettes, nous sommes dehors, seuls les cris des enfants dominent parfois les échanges.
C’en est presque grisant, ce petit secret : pendant quelques heures, je peux faire illusion. Je dois le reconnaître, j’aime ces moments où, pour une fois, je ne suis pas « celle qui est malentendante ». Mais juste moi.
– Alors, tu fais quoi dans la vie ? me demande à la volée une jeune femme élancée aux cheveux châtains. Je me tourne vers elle. J’ai réussi à capter « fais quoi » et « vie », ça doit être une question classique.
– Je suis journaliste.
Elle hoche la tête, visiblement satisfaite. Son mari à ses côtés manifeste un certain intérêt. Ouf, ça a l’air de passer.
Mais quelques instants plus tard, ça déraille. Observant mon petit garçon qui joue autour de moi, un des pères présents me lance quelque chose depuis les deux mètres qui nous séparent sur la pelouse, un verre à la main. Je n’entends que des bribes. Pour ne pas paraître paumée, je lui réponds à la question à laquelle je pense : « Il s’appelle Maxence. » Sauf que voilà, il m’avait déjà entendu l’appeler. Il me regarde, en attente, l’air interrogatif. Silence.
– Il demande l’âge de Maxence, intervient doucement celle que je connais.
– Ah pardon, 16 mois.
Il a eu sa réponse, mais la pointe d’interrogation persiste toujours dans ses yeux. Je me sens obligée d’expliquer la situation. « Excuse-moi, je n’avais pas bien entendu ta question, je suis malentendante. »
Et voilà, il est arrivé, le fameux moment où tout s’écroule. Bien sûr, ce n’est qu’une image. À force de jouer la fille « comme tout le monde », qui fait semblant de tout capter, j’en oublie moi-même le décalage, la fatigue, cette seconde de retard qui ne partira jamais.
C’est le revers des appareils dernier cri : ils ont beau être ultra performants et me donner une très bonne récupération auditive, ils me maintiennent parfois dans une illusion dangereuse. Celle de croire que la surdité s’efface, alors qu’elle reste tapie, prête à me faire trébucher au moindre bruit de fond ou au moindre moment de fatigue. On finit par croire qu’on entend « comme tout le monde », alors qu’on danse toujours une demi-seconde en retard.
Alors oui, mes appareils me donnent une liberté immense. Mais ils me rappellent aussi que l’invisibilité a un prix : celui d’une vigilance constante, pour ne pas se perdre dans le bruit des autres.
Après mes explications, je vois les visages se détendre et les sourires revenir. Ils ont eu la réponse à leur question inexprimable. Ce qui m’a touché à cet instant, c’était de voir ces deux connaissances qui, alors même qu’on ne s’était pas vue depuis longtemps, ont su me reformuler les questions que je n’entendais pas, parce qu’elles avaient été prononcées trop vite, trop soudainement, ou qu’un cri qui surgissait. Et ce, sans répondre à ma place ou en me reléguant à la place de personne assistée.
Malgré tout, j’aime ce court instant – que je crois être de normalité – dans la peau d’une entendante, même s’il me vaut de passer pour une personne à côté de la plaque. Je m’interroge malgré tout : ne devrais-je pas rappeler plus souvent aux autres que je n’entends pas comme eux, pour éviter les malentendus ? La surdité ne fait-elle pas partie de mon identité ? Même à 29 ans, j’ai besoin de piqûres de rappel pour intégrer que cette surdité fait partie de ma normalité.
Par Aliénor Vinçotte – le 22 septembre 2025
