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Emmanuel Venet : « La psychiatrie publique est en grande souffrance »
Alors que les Semaines d’information sur la santé mentale viennent de débuter, le psychiatre Emmanuel Venet dresse un bilan de cent ans de révolutions en psychiatrie, et met en garde contre l’illusion actuelle des neurosciences.
Ombres & Lumière : Cent ans après l’enquête d’Albert Londres intitulée Chez les fous, pourquoi avez-vous choisi d’écrire Retour chez les fous ?
Emmanuel Venet : Ce livre, qui rend hommage à cet ouvrage majeur d’Albert Londres sur les asiles, Chez les fous, publiée en 1925, est né d’un questionnement personnel : comment pourrait-on dresser aujourd’hui un état des lieux de la psychiatrie ? Fin 2010, je m’étais rendu compte, tout à coup, que les choses avaient changé, sans que je m’en aperçoive. À cette époque où j’exerçais à l’hôpital du Vinatier à Lyon, je travaillais beaucoup ; mes conditions de travail de psychiatre étaient devenues tellement pénibles, que j’ai relevé le nez et me suis dit, ‘mais que se passe-t-il ?’ J’ai découvert une situation critique, qui m’a inspiré tout d’abord le Manifeste pour une psychiatrie artisanale. Cette première marche m’a conduit à approfondir ma recherche. Ce Retour chez les fous est un état des lieux en même temps qu’une plongée dans l’histoire. Celle-ci montre que la psychiatrie a fait des progrès considérables depuis 1925.
Vous évoquez trois virages majeurs lors de ce siècle de progrès, -avec un regard plus pessimiste sur le troisième. Pouvez-vous les nommer ?
Emmanuel Venet : Il y a eu d’abord le virage thérapeutique : la psychiatrie n’a plus eu seulement la mission d’assurer la sécurité des malades dangereux, mais une fonction de soin. C’est ce qui s’est passé avec la remise en cause du modèle asilaire, notamment autour de la Seconde guerre mondiale. Puis, le virage ambulatoire a été pris dans les années 1960. On a proposé alors un dispositif grâce auquel les malades pouvaient se soigner sans être forcément hospitalisés, ce qui a été une vraie révolution. Enfin, plus récemment, a eu lieu le virage neuroscientifique : subitement, on a rabattu la question de la psychopathologie sur le cerveau, en évacuant le plus souvent la question des aliénations sociales et de la structuration de la personnalité. Cette troisième période est assez problématique, car elle a l’air d’être un progrès, alors qu’en réalité, elle marque un recul.
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Vous jugez la psychiatrie fortement menacée par ce virage neuroscientifique, pourquoi ?
Emmanuel Venet : Pour moi, la psychiatrie est d’abord la rencontre entre soignant et soigné, avec des personnes en détresse, -avec tout ce que cela peut impliquer de faillibilité, de subjectivité. Cela nous enrichit nous-mêmes, comme soignant, car lorsqu’on accompagne quelqu’un qui va mal, on rencontre un monde, une réalité psychique qui est toujours singulière. J’ai compris, lors de mes recherches, que la Fondation Fondamental, par exemple, qui incarne ce virage neuroscientifique, avait importé, dans le champ psychiatrique, les manières de penser de la cancérologie : la religion du diagnostic précoce, du traitement sans délai et des groupes homogènes de malades. Or, un groupe de malades n’est jamais homogène. Il est important de rappeler que la vie psychique et ses troubles sont d’une grande complexité et qu’ils engagent trois dimensions : biologique, psychologique et sociale. Le fait de mettre la focale sur une seule de ces dimensions, c’est déjà réducteur. Je suis inquiet face aux nouvelles approches qui vont vers un diagnostic algorithmique et biologique. Ce serait la mort d’une psychiatrie basée sur la rencontre interpersonnelle.
Pour autant, les malades ont rarement été aussi mobilisés, à travers l’essor de la pair-aidance et la création de structures innovantes.
Emmanuel Venet : La psychiatrie biologique aborde la maladie sous un angle trop médical, mais il est vrai qu’elle permet d’ôter les culpabilités imaginaires des patients, et de sortir de la honte. C’est probablement ce qui explique l’émergence des témoignages plus nombreux, de la pair-aidance… Cette déculpabilisation est d’abord apparue dans le champ de l’autisme, où un mouvement de revendication des familles a permis l’émergence d’une parole décisive et de placer la question sous le curseur du neurodéveloppement. Mais à terme, cela a généré aussi des effets sur lesquels il faut s’interroger -comme l’inflation du diagnostic d’autisme. La cartographie des diagnostics est loin d’être stable, -moi-même, j’ai connu quatre classifications DSM (le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, ndlr) et trois différentes de l’OMS au sujet des maladies mentales.
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La recherche n’est-elle pas d’abord porteuse d’espoir ?
Emmanuel Venet : Aujourd’hui, un chercheur qui travaille sur les neurotransmetteurs, dès lors qu’il trouve quelque chose, est persuadé qu’il a découvert l’alpha et l’oméga du trouble psychiatrique. Bien sûr, les personnes malades ont un sort meilleur aujourd’hui qu’hier, mais il n’y a pas eu de vraie révolution dans les traitements depuis les années 1960 ! En pratique, deux anciens directeurs de l’Institut américain de santé mentale ont démontré récemment que, malgré les sommes considérables engagées dans la recherche neuroscientifique, cela ne profitait pas aux malades. En revanche, l’industrie pharmaceutique, elle, se porte très bien !
Vous désavouez les centres experts, répartis sur le territoire, qui se veulent pourtant complémentaires aux soins et alimentent la recherche.
Emmanuel Venet : Il me semble que dans ces centres experts, l’accueil du malade compte moins que le recueil de données. Des bilans intensifs sont réalisés, en particulier psychométriques, et on se concentre sur des données biologiques. Aucun marqueur des troubles mentaux n’a été établi, et je crains que ces bilans importants soient surtout destinés à nourrir des bases de données, en vue de diagnostics algorithmiques. Déjà dans certains lieux, de tels diagnostics sont posés, lorsque la fiabilité est considérée comme bonne alors qu’elle se situe seulement autour de 70 à 80 %.
Que conseillez-vous aux familles face à la précarité des soins ?
Emmanuel Venet : Par principe, il s’agit de faire confiance à la psychiatrie publique conventionnelle. Bien sûr, personne n’a envie d’aller aux urgences psychiatriques, mais quand la situation est critique, il faut quand même s’y rendre ou emmener son proche. Quand la situation est moins urgente, il est assez fondé de frapper à plusieurs portes, de consulter plusieurs praticiens : il y en a certains avec qui ça passe, d’autres avec qui ça ne passe pas, -il est essentiel d’aller vers celui avec lequel on se sent en confiance.
Cette année 2025 de « Grande cause nationale » pour la santé mentale est-elle encourageante pour la psychiatrie ?
Emmanuel Venet : L’année de la Santé mentale met l’accent sur une déstigmatisation qui est réelle, et il faut s’en réjouir. Mais attention, la santé mentale ne concerne pas seulement la psychiatrie, son champ est bien plus large. Or, il est essentiel de donner à la psychiatrie les moyens de sa mission, qu’elle n’a plus. Aujourd’hui, la situation est dramatique. La psychiatrie publique est en grande souffrance, quant à la psychiatrie privée, elle est en risque de dérapage vers la financiarisation. Si l’année de la Santé mentale permettait une correction de trajectoire des deux côtés, ce serait heureux.
Recueilli par Marilyne Chaumont, le 8 octobre 2025
