Une vie de papa

Esquiver les coups ?

portrait de Guillaume

Il y a quelques semaines, un de mes amis m’a déclaré « Guillaume, tu es comme un Jedi ». Il venait de me voir en train d’esquiver les violents coups que Roxelane voulait me porter. Il m’observait rester calme et m’adresser à elle d’une voix douce et posée, de façon très stoïque jusqu’au moment où la sérénité revint.

Honoré par sa référence cinématographique, je l’ai acceptée de bon cœur. Quand je me trouve pris dans le feu de l’action, je suis pourtant à des années-lumière de penser aux personnages de La guerre des étoiles, et toute mon attention se concentre sur une double nécessité. L’urgence, tout d’abord, de calmer Roxelane lorsqu’elle est en pleine éruption d’agressivité. Griffures, morsures, coups, ses gestes sont rapides et puissants. Ma fille a 16 ans. Je cherche à tout prix à détourner son attention sur autre chose, de ne surtout pas surréagir, de trouver les quelques paroles qui vont la détendre. En même temps, je dois songer à me protéger, en étant ferme vis-à-vis de ses mains qui peuvent être blessantes, sans lui donner l’impression de trop la contraindre. Difficile ligne de crête à tenir, et je ne sais jamais combien de temps cela va prendre avant qu’elle ne retrouve son calme.

Heureusement, cela finit toujours par arriver. Je me souviens de ce moment très pénible dans l’avion, où j’ai dû, devant tous les passagers, faire le nécessaire pour la contenir lors d’une crise. Les trois ou quatre minutes m’ont paru interminables, mais de façon surprenante, les passagers sont restés calmes là où ils auraient pu être pris de panique. Ou bien dimanche dernier, à l’église, lorsqu’elle a commencé à trouver la prédication du pasteur trop longue, et qu’elle s’est mise à me griffer le visage. C’est en esquissant quelques schémas explicatifs sur une feuille, en prononçant quelques mots pour lui apporter du sens sur ce qui se racontait, qu’elle a immédiatement détaché ses doigts de mon visage. Sa patience est limitée, sa compréhension du monde n’a rien d’évident. Roxelane me rappelle par ses gestes qu’elle a soif d’explications adaptées qui font sens.

Une nuit, vers trois heures du matin, je l’entends se promener dans le salon. Elle veut prendre son petit-déjeuner. Je lui explique un peu trop rapidement qu’il faut retourner se coucher. S’ensuit alors une décharge d’agressivité physique de sa part, en silence, dans la maison, jusqu’à ce qu’elle relâche la tension. Comme à chaque fois, je sors de telles situations d’abord soulagé, puis éprouvé et tremblant, le visage ou les mains pleins de traces de griffures ou de morsures. Les larmes ne sont jamais loin. Le ras-le-bol également. Comment ma fille, qui est si joyeuse l’essentiel du temps, peut-elle être prise dans de telles tempêtes émotionnelles ?

Il ne s’agit pas d’un combat de moi contre ma fille, mais d’un combat pour l’acceptation patiente et douce de ces moments de débordement qui la dépassent, et me dépassent. Je m’appuie sur ce passage biblique du combat mystérieux de Jacob en pleine nuit contre l’inconnu, contre cet énigmatique messager de Dieu qui le met à l’épreuve (Genèse 32, 25-29). Je trouve mon chemin en pensant à mon rôle de père, comme serviteur de mes enfants face à leurs difficultés, quelles qu’elles soient. Certains appelleront cela Jedi, moi je dirai que c’est l’amour.

Guillaume Kaltenbach, 29 septembre 2025

Guillaume Kaltenbach est père de trois enfants dont Roxelane, 16 ans, atteinte de troubles du spectre autistique. De confession protestante, ce chef d’entreprise est impliqué dans différentes initiatives professionnelles et bénévoles visant l’amélioration de l’inclusion des personnes handicapées.

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