Une vie de papa
Et si c’était ma fille ?
Il est assis sur une sorte de tabouret. Il doit avoir une trentaine d’années. En rentrant chez moi le soir, après être sorti du métro parisien, je croise de temps en temps dans la rue ce jeune homme installé sur le trottoir, à côté d’un distributeur de billets. Un petit gobelet est posé juste devant lui pour recevoir les pièces que les passants voudront bien lui donner. Dans une agglomération comme Paris, on est habitué à croiser de telles personnes. À force, elles deviennent invisibles aux yeux des gens pressés comme moi.
Un jour pourtant, j’ai été frappé de constater que ce jeune homme se balançait de façon très régulière, d’avant en arrière, à la façon des personnes autistes. En repassant devant lui d’autres jours, j’ai pu voir qu’il ne fixait jamais du regard, ne disait jamais bonjour, et que ses balancements se reproduisaient à chaque fois. Pas de doute, il y a là des traits autistiques. Probablement, peu de gens dans son entourage comprennent ses besoins spécifiques, et je projette sur lui les difficultés que rencontre Roxelane : être capable de sentir qu’on a froid, savoir dire qu’on a faim ou soif, savoir utiliser de l’argent pour s’acheter de la nourriture. Je n’ose imaginer la précarité de sa situation.
Un double mouvement de pensée prend place alors dans mon esprit. D’un côté, je prie pour qu’une équipe d’assistance ait l’œil pour repérer son autisme, et qu’il soit suivi de façon adaptée. Au même moment, et avec la sensation que cela m’échappe, mon cerveau fait éclore et m’impose cette pensée « Et si, un jour, c’était ma fille à sa place ? ». Comme un père inquiet face au devenir de sa fragile progéniture, je me projette quelques instants dans des scénarios catastrophes imaginant les choses le jour où je ne serai plus là, scénarios alimentés par les données statistiques et sociales sur la précarité qui frappe le monde du handicap.
Ressaisissant mes esprits et surmontant mes craintes, je parviens à me connecter avec ce qui est devenu une des missions de ma vie, accompagner la fragilité de ma fille. Je repense à mon jeune homme de la rue, je ne l’aide certainement pas comme il faut, mais il m’aura rendu moins indifférent. Il me force à faire confiance, à développer une foi, vis-à-vis de tous ceux qui, famille ou amis et au-delà, par leur métier, leur générosité, leur dévouement, s’activent au service du bien-être de nos populations handicapées.
Guillaume Kaltenbach, ombresetlumiere.fr – 10 mars 2025
Guillaume Kaltenbach est père de trois enfants dont Roxelane, 15 ans, atteinte de troubles du spectre autistique. De confession protestante, ce chef d’entreprise est impliqué dans différentes initiatives professionnelles et bénévoles visant l’amélioration de l’inclusion des personnes en situation de handicap.
