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« Il ne faut pas se laisser décourager »

portrait de Blaise Bulonza
© DR.

Méprisée, cachée, la personne touchée par un handicap reste l’objet d’une grande méfiance, voire malveillance, au Congo et plus largement dans de nombreuses zones d’Afrique. Blaise Bulonza, lui-même atteint d’un handicap moteur de naissance et fondateur de l’Inam (1), revient sur son histoire, sa foi et sa détermination à les sortir de l’ombre.

Pouvez-vous expliquer la condition difficile des personnes handicapées au Congo ?

Au Congo, la plupart d’entre elles sont mal perçues, très discriminées encore, pour des raisons culturelles ou de croyance. Beaucoup pensent encore que le handicap est un signe de malédiction. Les parents d’un enfant né avec un handicap les gardent à la maison dans des pièces à part, ou les envoient dans des chambres de prières, où des charlatans viennent pour essayer de les exorciser. Nous n’avons pas de chiffres précis pour les quantifier, d’autant que beaucoup sont cachés, et que ce chiffre augmente du fait de la guerre. Pourtant les personnes en situation de handicap sont très nombreuses. Beaucoup viennent de familles pauvres et ont très peu d’accès aux soins. Dans le monde du travail, lorsque vous arrivez à un entretien d’embauche, et que l’employeur s’aperçoit de votre handicap, c’est terminé. Et si l’on veut devenir bénévole, c’est la même chose.

Du côté de l’Église aussi, il est important que les regards évoluent. Localement, certains prêtres nous aident et nous accompagnent dans nos activités : certaines paroisses relaient nos besoins pour l’école primaire d’enfants sourds-muets que nous soutenons… Mais lorsque l’on va trouver certains évêques, on a l’impression d’être des mendiants qui viennent réclamer, et l’on ne veut même pas nous écouter. C’est pourquoi aujourd’hui, je cherche à être porte-parole des personnes touchées par le handicap dans mon pays et je lutte pour que la situation s’améliore.

Qu’est-ce qui vous a poussé vers ce combat pour une vraie considération ?

Pour moi, j’ai eu la chance d’être aimé et d’être encouragé à me faire une place. J’ai grandi dans une famille très chrétienne et très mariale, qui ne m’a jamais laissé de côté. Ils m’ont encouragé à aller vers l’extérieur quand tant d’enfants ne peuvent même pas sortir de chez eux, restent dissimulés, même dans les familles aisées, en haut de l’échelle sociale. Mes grands-parents m’ont poussé à aller de l’avant, et ont porté un regard de fierté sur moi : lorsque je suis parti faire mes études, ils m’ont béni. J’ai vécu pourtant le regard dur, très dur de la société sur le handicap en Afrique. Ainsi à l’université, certains enseignants n’acceptaient pas que je ne puisse pas prendre des notes par écrit comme les autres, car mes membres supérieurs sont atteints au point que je tremble. Parmi les étudiants, certains me comprenaient et d’autres m’encourageaient, mais j’ai aussi subi des moqueries et du mépris tout au long de ma scolarité.

Quels sont les défis qui vous incitent le plus à vous battre ?

L’image de la personne avec un handicap génère vraiment beaucoup de souffrance. Or le gouvernement congolais ne s’intéresse pas du tout à notre condition. De même les ONG, qui soutiennent bien sûr d’autres causes importantes – les ressources naturelles, les femmes victimes de violence sexuelle, par exemple. Mais nous, nous n’avons pas d’importance à leurs yeux. Le gouvernement a ratifié des conventions internationales, mais ne les applique pas. Le fossé est immense entre les lois et la réalité du terrain. Nos droits, ici, on ne peut pas les négocier, il faut les arracher.

Quel message voulez-vous faire passer à ceux qui seraient tentés de baisser les bras ?

Ne vous laissez pas voler l’espérance, comme dit le pape François. Moi-même, je me pose souvent la question, et la colère est grande : pourquoi Dieu a-t-il permis que je naisse avec mon handicap ? Pourquoi tant de mépris pour nous dans notre pays ? Je commence à trouver des débuts de réponse, notamment grâce à ce pèlerinage à Lourdes (2) pour Pâques, que j’espérais tant depuis dix ans. Ici, les personnes m’accueillent avec un tel regard, et me demandent quels sont mes besoins. Et je me dis : Dieu existe. Je remercie Dieu de me donner la vie, de m’aimer comme je suis, j’apprends à m’émerveiller. Il ne faut pas se laisser décourager. Et peu à peu on abandonne la plainte. Malgré le handicap, je peux me battre ; malgré le handicap, j’ai une place, malgré le handicap, je peux dépasser la souffrance, malgré mon handicap, je peux soulever des montagnes.

Recueilli par Marilyne Chaumont, ombresetlumiere.fr – 29 mars 2024

(1) Initiative pour un avenir meilleur, qui œuvre localement mais aussi auprès des instances gouvernementales et de l’ONU pour faire entendre leur voix, défendre l’accès au soin, à l’éducation et aux droits fondamentaux des personnes handicapées.

(2) Accueilli à Lourdes à la permanence de l’OCH pour les fêtes pascales 2024, Blaise Bulonza s’est dit impressionné par l’accueil qui lui a été réservé sur place.

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