Sur le fil

Intimité

portrait de Sophie Galitzine

Aujourd’hui je marche sur des œufs… ou plutôt de la porcelaine. Je me sens énorme, comme un éléphant. J’aimerais un grand silence ici, une grande page blanche ici, à la place des mots des mots, des mots souvent bavards.

J’aimerais être tisseuse de dentelle aujourd’hui, buveuse et experte de l’art du thé, brodeuse ou harpiste. Bref tout ce qui m’inspire de la délicatesse.

Et pour cause. Tu m’as confié, ma sœur chérie, que tu souhaitais offrir le livre que j’ai écrit sur ma vie, et donc un peu sur vos vies, de fait. Inévitablement… Ai-je le « droit » – même si je n’aime pas ce mot employé à toutes les sauces -, ai-je le droit d’écrire sur mes proches et mes morts, d’ailleurs ? Tu m’as confié que tu souhaitais l’offrir à une connaissance, ce livre, mon livre, mais que tu couperais avant : que tu arracherais ou découperais le chapitre qui parle de toi. Tu n’aimes pas parler de toi ma sœur. De ton passé. Et pourtant tu me soutiens dans ce que je suis et ce que je fais, peut-être même que tu es fière parfois. Depuis que ton traitement est régulé je te retrouve très humaine, tournée plus souvent vers les autres, comme avant, en tout cas curieuse et souriante, mais dans ce chapitre précisément, certains mots, certains passages te blessent.

Alors aujourd’hui je relis mes chroniques, et sur le principe tu étais d’accord. J’avais mis du temps avant de te demander, il avait même fallu qu’on parle entre frères et sœurs, certains disaient qu’on utilisait ta misère, c’est toi qui avais tranché en me disant d’essayer. Mais demain je viens te voir pour déjeuner au foyer, et je compte bien te les montrer toutes en détail mes chroniques, tes chroniques. Elles parlent de moi ou de toi en fait, dans le fond ? Dis la vérité, vraiment ? À quel point elles t’engagent, à quel point elles te dévoilent ? Je le fais pour qui au fait, pour toi, pour moi, ou pour tous les autres, ou tout ça à la fois ?

La délicatesse, la chasteté, l’intimité et… le témoignage. Cela va-t-il forcément de pair ? Le témoignage, comme un soutien pour les autres, car nous sommes ces autres, ces autres sont nous, ces familles, ces fratries, les gens blessés, fragiles et forts aussi, on est tout cela, et tout ça à la fois. Mais est-ce au détriment de nos proches et de nos morts ?

Ai-je le droit, suis-je invitée, autorisée à écrire sur toi ma chère sœur, sous couvert de témoignage, ou est-ce que cela pourrait te blesser, blesser ton intégrité, ton humanité ? Tu vas me le dire, hein ? Et me le redire encore ma sœur chérie, pour être sûre de sûre. Pour qu’il n’y ait aucune gêne, zéro doute, aucune honte et certainement pas… de pages arrachées. À l’avenir.

Ta vie, ta vie de femme, même fragile, surtout fragile, se doit encore plus d’être respectée comme un trésor écrin, avec toi et toi seule qui pose tes limites, tes oui et tes non. Clair, haut et fort et assumé. Et si ta réponse est « je ne sais pas », alors c’est non. On n’insiste pas sur un « je ne sais pas ». Je passe mon temps à le répéter à mes patientes aux histoires d’abus. Alors à toi ma sœur, encore plus ! Ce sera soit un grand oui, ou rien, mais certainement pas un « je ne sais pas » arraché.

Ta petite sœur, prête à consentir si tu me demandais d’arrêter d’écrire sur un peu de toi.

Sophie Galitzine, ombresetlumiere – 6 mars 2024

Artiste-thérapeute et danseuse, Sophie Galitzine nous invite « sur le fil » de sa relation avec Anne, sa sœur aînée, souffrant d’une maladie psychique.

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