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[JOURNEE MONDIALE DES SOURDS] « Il faut entendre les sourds ! »

Le Père Xavier Loppinet, aumônier de la pastorale des sourdes à Nancy, a appris pendant six ans la langue des signes.

Alors qu’en France et dans le monde, la pénurie de prêtres qui maîtrisent la langue des signes est grande, deux d’entre eux témoignent de l’effort déployé pour soigner l’accueil de la communauté sourde.

  • Père Xavier Loppinet (1), à Nancy (Meurthe-et-Moselle)

« Il y a vingt ans, un sourd a voulu devenir dominicain, et j’étais chargé de l’accueillir. Après réflexion, nous lui avons dit qu’il ne pourrait pas rester car sa situation l’aurait trop isolé. Avant de partir, il m’a dit : qui, aujourd’hui, va annoncer la parole de Dieu aux sourds ? C’est vrai que c’est un peuple qui n’a pas accès facilement la parole de Dieu. Cette rencontre m’a fait réfléchir. J’ai fait part de mes interrogations à mon évêque de l’époque, Mgr d’Ornellas. Je lui ai dit combien le monde des sourds m’interpellait. Il m’a encouragé à me former. J’ai donc appris la langue des signes, pendant quatre semaines intensives par an, pendant six ans. C’est une toute autre structure grammaticale, proche de l’allemand, avec le verbe à la fin.  Le plus difficile, c’est la prédication, car l’Évangile est dans une autre langue, qu’il faut rendre visuelle, avec une forte expression du visage, sans être dans le mime. Mon visage est un signe aussi. Cette pratique a rejaillit sur ma façon de prêcher. Je suis bien plus expressif dans mes prédications orales.

Lorsque je suis devenu aumônier de la pastorale des sourds, à Rennes, puis à Nancy, j’ai mesuré la soif spirituelle de cette communauté. Lorsque j’ai rendu la confession possible, j’ai été saisi par le nombre de personnes sourdes qui venaient parfois de loin pour y avoir accès. La confession est un lieu central de la vie chrétienne. Les sourds, il faut les écouter !  Chaque baptisé devrait pouvoir dire Alléluia, connaître trois ou quatre signes pour dire bonjour. Un professeur m’a dit un jour, « Xavier, quand on fait un pas vers un sourd, la moitié du chemin est déjà fait. Faire un pas ce n’est pas grand-chose ; la personne sourde passe son temps à s’adapter, et pas toi ? ».

Comme prêtre, j’entends souvent, ‘je comprends mieux la messe quand elle est signée’. Rappelons que de 1880 à 1980, la langue des signes était interdite en France, car on voulait oraliser les sourds pour les rendre « normaux». Aujourd’hui, seuls vingt-cinq sourds sont ordonnés prêtres dans le monde. En France, il doit y avoir cinq prêtres et cinq diacres qui savent signer. Un seul diacre est sourd. Dans mon diocèse, heureusement, je suis aidé par la communauté sourde elle-même, et par un frère oratorien, devenu malentendant à l’âge de 7 ans, puis sourd total il y a trois ans. Mais il n’y a pas encore de prêtre sourd ordonné en France. J’espère que ça viendra ! »

(1) Auteur de l’ouvrage Les sourds en ce jour-là, entendront les paroles du Livre, Cerf, 2024

  • Père Jérémy Caumont, à Hyères (Var)

« Après le témoignage pour Ombres & Lumière sur ma vie avec mes parents sourds, le père Loppinet, qui coordonne la pastorale des sourds à Nancy, est venu me trouver. Une partie de l’équipe de la pastorale des sourds s’est rendue à mon ordination, en juin dernier. Trois interprètes ont traduit en langue des signes toute la messe. C’était un beau moment d’Église. Depuis, je n’ai pas encore eu l’occasion de traduire toute une messe. Je suis encore tout jeune prêtre, et il faut que je me familiarise avec le fait de prêcher et de célébrer à l’oral. Mais Dieu ne cesse de mettre des petits appels sur mon chemin.

© G. de Préval

Un jour, alors que j’étais dans ma paroisse de Hyères, une jeune fille parisienne sourde est venue à ma rencontre. Nous avons échangé, et je l’ai invitée à venir à la messe. J’ai traduit toute une partie de la messe et l’homélie, en expliquant aux autres paroissiens qu’une jeune fille sourde était présente. Ce premier essai a été hyper sportif ! Je faisais tout en simultané. Or, la langue des signes n’est pas du mot pour mot. Et je ne m’étais pas entraîné. Il y a eu quelques loupés dans l’homélie, car je cherchais à la fois mon idée, et la juste traduction en langue des signes. C’était éprouvant ! Je n’ai pas tout traduit, car certains moments, comme la prière eucharistique, demande de se concentrer sur les mots. Le moment prime alors sur une traduction. Malgré tout, ça a été une bonne expérience. J’ai pris conscience que je n’étais pas en capacité d’à la fois présider une messe et de la traduire. Si je concélèbre, ce serait peut-être possible.

Ma priorité, c’est d’abord de rencontrer la communauté sourde. Lors des Journées du patrimoine, j’ai vu qu’une visite d’église était proposée en langue des signes. J’y suis allé. Seulement deux personnes sourdes étaient présentes. Je suis allée les rencontrer pour me faire connaître et prendre contact, pour qu’ensuite, elles puissent en parler autour d’elles. Avec mon curé, on réfléchit aux projets possibles. A terme, on aimerait pouvoir proposer quelques messes traduites, et proposer des sessions de formation en langue des signes, pour que les paroissiens puissent acquérir des éléments de vocabulaire, et ainsi mieux accueillir des personnes sourdes dans l’église. Je sens que beaucoup sont intéressés. »

Recueilli par Guillemette de Préval, avec Marilyne Chaumont

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