Chroniques

L’ambition autrement

portrait d'Aliénor Vinçotte

Par un lundi ensoleillé, je roule à vélo dans les rues de Paris. Je m’apprête à traverser le carrefour quand, au passage piéton, je croise un vieil ami sourd, de la génération au-dessus. Ce dernier me voit et vient à ma rencontre. Heureux hasard ! Ce jour-là, suis en congés et je profite de chaque instant.

Nous discutons des dernières nouvelles, de son déménagement – car il change d’arrondissement – et surtout de vie professionnelle. La dernière fois que je l’ai vu, il était renfrogné, peu disponible. Il venait de vivre un burn-out. Notre conversation s’éternise, je dépose mon vélo, on se dirige vers une terrasse pour prendre un café. Nous discutons en LPC, ma main est rouillée – ça faisait longtemps. 

« Je me mettais la pression pour dépasser ce plafond de verre qui était au-dessus de ma tête », me raconte-il. Très bon élève, il a réussi sa scolarité haut la main. Il a décroché un doctorat et a été à l’école normale. C’est quelqu’un qui en a là-dedans, comme on dit. « Mais tu vois, comme je ne téléphone pas et que je ne parle pas anglais, les sujets “à la mode” m’échappaient. » La frustration est grande, le handicap éclate parfois à la figure. Malgré toute notre bonne volonté. 

Je l’écoute attentivement. Ses paroles font écho à mes propres limites dans mon domaine, le journalisme. « Depuis que j’ai pris de la distance et décidé de ne traiter que les sujets qui m’intéressent, je revis. » J’observe son visage apaisé, la lueur qui brille dans ses yeux. Devant lui est posé un livre en estonien, langue qu’il apprend actuellement. Cet homme est un vrai touche-à-tout. Le voir ainsi apaisé, acceptant de poursuivre son ambition autrement – non pas selon la mode mais selon son cœur – me touche et m’apaise aussi. 

Cette rencontre surgit à un moment où je m’interroge sur mon évolution professionnelle. Les questions ne se posent pas de la même façon quand on est sourde, une femme, mais aussi une maman : une vraie équation qui n’est pas toujours simple à résoudre. Mais, grâce à la richesse de ces amitiés, la confiance prend le dessus. Carpe diem !

Par Aliénor Vinçotte – le 27 mai 2025

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