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Maladie d’Alzheimer : À la Maison des Sages, on n’oublie pas de vivre
La Maison des Sages des Loges-en-Josas, village des Yvelines, accueille sept colocataires atteints de la maladie d’Alzheimer. Coordonnatrice, assistantes de vie, familles et bénévoles sont mobilisés autour de ces personnes fragiles, appelées ici « les sages ». Au cœur de cette maison, véritable alternative à l’Ehpad et au maintien à domicile, les liens sont soignés avec délicatesse.
Elles sont cinq femmes, installées ce matin-là dans le vaste séjour lumineux d’une maison moderne, plantée au milieu d’un jardin qui embaume la glycine, le lilas et l’oranger du Mexique. Un piano, une bibliothèque avec des livres et des jeux de société, de larges fauteuils, des photos accrochées aux murs… L’ambiance est chaleureuse et le calme règne. Mado se tient bien droite dans son fauteuil, très chic avec le rouge à lèvres et le vernis à ongles assortis au petit sac à main rouge qu’elle ne quitte pas. Cette femme a intégré La Maison des Sages il y a quelques mois. Où habitait-elle avant ? Spontanément, elle ne peut pas le dire. « C’est dur de perdre la mémoire », confie-t-elle d’une voix douce. Danielle, confortablement installée sur un canapé, déclare : « Je suis contente d’être ici parce que… ». La phrase reste inachevée. Aphasique, elle rencontre des difficultés à trouver ses mots.
On est proches les uns des autres. C’est comme notre famille. Des moments comme tout à l’heure sont durs, mais le plus difficile, ce sont les décès.
Soudain, des cris retentissent depuis l’étage de la maison, où chaque locataire a sa chambre meublée avec son propre mobilier. Alain a fait un malaise. Les pompiers sont appelés. « J’ai eu tellement peur, avoue Nadia, assistante de vie depuis l’ouverture de la maison. Je l’ai retenu et nous sommes tombés tous les deux ». Elle enchaîne : « Ici, je n’ai pas l’impression de venir travailler. On est proches les uns des autres. C’est comme notre famille. Des moments comme tout à l’heure sont durs, mais le plus difficile, ce sont les décès ».
Depuis l’ouverture de la maison, cinq sages sont morts. « Formée à la Maison médicale Jeanne Garnier, spécialisée dans les soins palliatifs, j’avais à cœur de pouvoir accompagner les personnes au moment de leur fin de vie », témoigne à son tour Flore, infirmière de formation et coordinatrice de la maison, après avoir téléphoné à la femme d’Alain, qui vient voir son mari trois fois par semaine, pour la prévenir des événements. Elle poursuit : « C’est certainement ce qui m’a le plus motivé pour rejoindre la maison. Ici, c’est leur dernière demeure. Ces personnes ont une maladie incurable qui évolue. On ne va pas les hospitaliser dans un cadre où elles perdraient tous leurs repères. En nous entourant de professionnels, en lien avec les familles, il nous est tout à fait possible d’accompagner la vie jusqu’au bout ».
Les sages donnent de la joie
L’heure du déjeuner approche. Les sages sont sollicités pour aider. Mado, en sifflotant, s’attelle au couvert. « Qu’est-ce qui manque ? », lui demande Bienvenu, qui achève un stage de huit semaines au sein de la maison. « Je ne sais pas », répond-elle du tac au tac. Il l’aiguille et la grande table sera parfaitement dressée. Le jeune homme se dit « touché par les familles qui maintiennent le lien affectif, et par la grande collaboration au sein de l’équipe ».
Quand l’un est perturbé, les autres viennent le réconforter.
Mettre le couvert, éplucher des légumes, cuisiner un gâteau, plier le linge… : l’idée dans la maison est que chacun participe. Les sages existent aussi par ce qu’ils font. Chacun rejoint la table. C’est Mariette qui a cuisiné ce matin. « Vous me direz si c’est bon, il y a de l’amour à l’intérieur ». Cette assistante de vie exprime son attachement à chacun : « Les sages nous donnent de la joie. On prend soin d’eux, on fait les activités avec eux, on mange avec eux et en même temps on fait le ménage, les lessives. Ce travail multitâches peut être fatigant, mais j’aime cette vie de famille. Aujourd’hui, nos colocataires sont calmes, d’autres jours, ce sont de vraies piles électriques », ajoute-t-elle dans un rire contagieux. Les assistantes de vie ont une connaissance fine de chacun.
Danielle, fatiguée après une mauvaise nuit, se met à trembler fortement. Elle est installée dans un fauteuil sous un plaid. Mariette lui sert une tisane. Mado s’approche et la caresse délicatement. « C’est classique », explique Mariette. « Quand l’un est perturbé, les autres viennent le réconforter ».
Une vraie participation des familles
Odile, très présente jusqu’à la mort l’été dernier de sa tante Paulette, franchit la porte de la maison. Elle continue à venir en tant que bénévole. Aujourd’hui, elle travaille sur l’organisation d’une journée à Thoiry au mois de septembre. « J’ai pu accompagner ma tante jusqu’au bout, évoque-t-elle. On dit que c’est leur maison, et c’est vraiment ce que j’ai ressenti. L’affection, la bienveillance, l’écoute, les activités proposées… : je savais ma tante bien bichonnée. Et puis, c’était précieux d’être entourée d’autres familles, de pouvoir échanger, discuter de nos soucis ».
La participation des familles est une des clés du fonctionnement de la maison. Celles-ci n’habitent jamais loin, et elles s’engagent, quand leur proche intègre la maison, à être bien présentes. C’est au tour d’Ariel d’arriver avec Preston, un berger australien de 5 ans, pour une séance de médiation animale. Habituée des lieux, elle va saluer chaque colocataire. Avec beaucoup de respect, elle demande aux unes et aux autres si elles acceptent que Preston leur dise bonjour. Pour éviter les « léchouilles sur le visage », Ariel dépose un peu de beurre de cacahuètes sur le dos de la main, que le chien vient ensuite lécher quand on l’y autorise. Immédiatement, les bienfaits liés à l’animal sont visibles. Élisabeth, qui était mutique et gardait les yeux fermés depuis le matin, caresse Preston, et, avec un immense sourire de contentement, se met à chantonner : « Ah oui, formidable, formidable, il donne la patte ».
Le plus d’autonomie possible
Solange quitte la position allongée sur le canapé, qu’elle avait adoptée depuis un moment, et demande à caresser le chien. La séance se poursuit à l’extérieur. Les sages s’installent autour d’une table sur la terrasse. Ariel y pose des photos de différents chiens. En examinant bien Preston, elles doivent reconnaître les photos où il apparaît. Sous une forme ludique, il s’agit d’un véritable exercice d’observation et de concentration. « Le bénéficiaire est actif : il est vraiment participant et peut donner un ordre au chien », explique Ariel. « Je n’oublie jamais ce que ces personnes ont été. Elles ont des capacités et peuvent nous apporter encore des choses. Dans cette maison, tout est mis en place pour que les personnes gardent jusqu’au bout le plus d’autonomie possible ».
C’est beau de voir cette maison fonctionner avec des assistantes de vie qui mettent chacune leur talent, leur humilité et leur joie de vivre au service de ces personnes fragiles.
L’heure du goûter a sonné. Marie-Odile, qui était en accueil de jour pour la journée, est rentrée. Elle y allait avant d’intégrer la maison et elle continue de le faire. « On conseille aux sages de continuer l’accueil de jour tant qu’ils sont autonomes, explique Flore. C’est leur échappée, leur journée. Ils sortent du groupe et ça leur fait du bien ». Très maternante, Marie-Odile aide Élisabeth à prendre sa compote.
La fin de la journée approche, un moment entre chien et loup, où les sages peuvent être un peu perdus. Aidée par Marina et Pema, qui forment l’équipe de l’après-midi, Flore rassure chacune en expliquant le programme à venir, tout en gardant la juste distance, sans aucune infantilisation. Elle confie : « C’est très beau de voir cette maison fonctionner avec des assistantes de vie qui ne se sont pas choisies, qui sont d’origines différentes et qui mettent chacune leur talent, leur humilité et leur joie de vivre au service de ces personnes fragiles. Si les sages sont les piliers de la maison, celle-ci ne tourne pas sans elles ».
Par Christel Quaix – le 30 juin 2025
3 Maisons des Sages, et bientôt plus
La Maison des Sages est un habitat partagé pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ou d’une affection apparentée, et qui ne peuvent plus rester seules chez elles. Son principe repose sur la colocation entre huit personnes, dans une maison adaptée au cœur de la ville. Les colocataires sont accompagnés par huit assistantes de vie, qui se relaient jour et nuit 7j/7. Une coordinatrice de la vie sociale et partagée s’occupe de l’organisation générale de la vie de la maison, avec l’implication des aidants, des familles et des bénévoles extérieurs.
Il existe actuellement trois maisons dans les Yvelines : Les Loges-en-Josas, ouverte en 2021, mais aussi Buc et les Mureaux. D’autres projets sont à l’étude.
