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Les normes de qualité au détriment de la qualité de vie

« Nous recevons chaque mois de nouvelles normes ubuesques à respecter ». Jean-Paul qui parle ainsi dirige un établissement pour personnes âgées. Il constate avec amertume cette inflation de normes qui le laisse désemparé. « Nous faisons ce que nous pouvons -reconnait-il- mais il n’existe pas de priorisation. Tout doit être appliqué ». Et cet empilement coûte cher. Il a dû récemment refaire le système de sécurité incendie : Deux cent mille euros, alors que le précédent fonctionnait bien… mais il n’était plus aux normes. Hygiène, sécurité, bientraitance, administration, gestion, … rien n’échappe à ce qui ressemble à une machine infernale. Plus de mille pages sur la maltraitance ! On embauche du personnel administratif pour vérifier l’application de ces normes. « J’aimerais tellement mieux embaucher du personnel d’accompagnement ! » -dit-il. Lui-même rencontre de moins en moins le personnel et les résidents. Il est trop occupé à remplir les rapports à foison réclamés par autant d’autorités de contrôle : « On est dans la justification permanente -dit-il-tout le monde ouvre le parapluie »

Le psychosociologue Jean-Jacques Amiot formule ainsi ce paradoxe dans la revue ASH : « A chaque fois que l’on fait enfler les normes de qualité des institutions, on s’éloigne de ce qui est normalement le but de ces établissements : la qualité de vie pour les personnes hébergées ». Et l’expert d’inviter à ne pas confondre principe de précaution et principe de prévention. Si une personne fugue, et qu’on met sous contrôle tous les résidents, c’est le principe de précaution. Si l’on recherche pour cette seule personne les mesures à prendre pour qu’elle ne fugue pas, c’est la prévention. On l’aura compris, le principe de précaution réduit le risque, mais réduit aussi la liberté, quand la prévention ménage cette dernière, et donc la qualité de vie du résident.

Alors sécurité ou liberté ? Le risque zéro n’existe pas. Il s’agit donc de se questionner sur cette tension entre ces deux pôles à contenir dans les établissements pour personnes en perte d’autonomie, qu’elles soient âgées ou handicapées. On ne peut laisser cela ni au législateur, ni au seul directeur. Cette tension appartient à chacun, personnes dépendantes, familles, conseil d’administration, personnel, individuellement et collectivement. Il y a dans ce questionnement vital un espace de création pour chercher la qualité de vie, et mettre les normes galopantes à leur juste place.

Philippe de Lachapelle sur Radio Notre Dame