Un duo père-fils face aux premiers signes de la maladie d'Alzheimer - Fondation OCH

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Un duo père-fils face aux premiers signes de la maladie d’Alzheimer

Mathieu et Gérard Gatimel © DR.

Le festival Les Écrans de l’aventure s’ouvre à Dijon, du 7 au 12 octobre. Parmi les films présentés, « La dernière marche » retrace le périple de Gérard et Mathieu Gatimel. Ombres & Lumière avait rencontré ce duo, parti à l’aventure comme un pied de nez aux premiers symptômes de la maladie d’Alzheimer éprouvés par le père.

À les regarder, leurs silhouettes expriment déjà une complicité évidente : même taille, même gabarit, les corps secs et sveltes de randonneurs, la peau hâlée par l’aventure. Seuls les cheveux, blancs pour Gérard, noirs grisonnants pour Mathieu, et leurs trente années d’écart, les distinguent. « Tu as une idée pour le déjeuner ? », lance Gérard à son fils, qui le rejoint dans la cuisine de sa maison dijonnaise, tout emplie d’un soleil d’hiver. « Il me reste bien quelques plats lyophilisés… ! », lui répond-il, blagueur. Ces fameux aliments à réhydrater, ils en ont avalé durant un mois – « on n’en peut plus ! », réagit du tac au tac Gérard. Du 28 novembre au 23 décembre 2024, ce père et ce fils se sont élancés pour un grand trek à travers Oman, pays limitrophe de l’Arabie saoudite, plongeoir vers l’Océan Indien, aux mille variations de paysages. Ils en avaient déjà foulé la terre en 2019, mais leur voyage, stoppé par le Covid, avait un goût de reviens-y.

Premiers symptômes d’Alzheimer

Il y a environ trois ans, Gérard, 77 ans, a manifesté des troubles de la mémoire inhabituels. « C’est surtout ma femme qui a vu que quelque chose clochait, explique l’homme. Je n’arrivais plus à me souvenir d’événements récents. Et quand je suis surpris ou déstabilisé, je perds plus vite mes moyens, je peux m’agacer… » Ce natif de Montauban consulte alors des médecins. Ceux-ci observent des défaillances au niveau de l’hippocampe, dans le cerveau. Si Alzheimer est fortement suspectée, le diagnostic n’est pas encore posé. « Aujourd’hui, je suis au stade 2 de la maladie, c’est-à-dire au tout début », expose Gérard. Il fait allusion à l’échelle de Reisberg, qui définit six stades différents dans la sévérité des symptômes. Au stade 4, la maladie d’Alzheimer est officiellement établie. « Ma grand-mère et ma mère en ont été atteintes, poursuit l’ancien instituteur, installé à Auxerre, dans l’Yonne. Je suis conscient d’avoir un terrain génétique, d’où cette vigilance accrue du côté de cette maladie. »

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À notre époque, on cachait le handicap, la maladie, enchaîne Gérard. Il ne fallait pas montrer ses faiblesses. 

Face à cette annonce, la marche et l’aventure seront ses meilleurs remèdes. « Quand Mathieu m’a proposé de partir marcher un mois à Oman, j’ai dit oui tout de suite ! », se rappelle son père. Le duo n’en est pas à son coup d’essai. Mathieu, 47 ans, s’en souvient comme si c’était hier : « J’avais 20 ans, et papa, 50 ans, quand il m’a proposé de randonner sur le GR 20, en Corse, avec lui. Depuis, on est partis barouder dans plein de pays différents. On a la même façon d’envisager les voyages, un rythme de marche similaire… » – « Enfin, maintenant, je me traîne un peu ! », coupe Gérard, l’œil malicieux. « La frustration du Covid, l’annonce des premiers signes de la maladie de Papa, le décès de plusieurs amis…, tous ces événements qui montrent combien la vie est fragile ont été un moteur », reprend Mathieu, le style décontracté. Ce professeur de sport se lance alors le défi de repartir à Oman. Autour de lui, plusieurs lui suggèrent de faire un film de cette aventure, comme si c’était « la dernière marche. Enfin…, se reprend-il, notre dernière grosse marche, disons ».

Un film souvenir

Un ami de longue date, connu dans ses années étudiantes, Cédric de Montceau, accepte de capter l’intimité de cette traversée familiale. « L’annonce des symptômes de Gérard a été le déclic pour accepter le projet, raconte l’auteur. L’idée n’était pas de construire le film autour d’Alzheimer, mais davantage autour de la relation de ce duo qui vit une dernière grande expédition ensemble, alors que le père est peut-être sur le tremplin négatif de la maladie. Face à une mémoire qui décline, il y avait cette envie de matérialiser ces souvenirs forts. Ce film, c’est peut-être une sorte de mémoire externe de ce périple. » Ce film documentaire est présenté au festival Les Écrans de l’aventure, à Dijon, du 7 au 12 octobre 2025. Un autre documentaire y évoque le handicap, « Side to side », qui relate le périple de deux cousins, dont l’un est en fauteuil roulant.

Le réalisateur, qui a vu décliner une grande tante atteinte de cette même maladie neurodégénérative, veut croire que cette restitution peut contribuer à « ralentir, endiguer » la perte des souvenirs du père de son ami : « Il y a encore plein de choses à découvrir sur la plasticité du cerveau ! » Quand Gérard a fait part de ce projet à ses médecins, ces derniers l’ont vivement encouragé. « Bouger, voir de belles choses, emmagasiner des souvenirs, c’était le cocktail idéal pour moi ! », raconte celui qui a rejoint alors un groupe de parole pour l’aider à stimuler sa mémoire. « Et on a de la chance que nos femmes nous encouragent dans ces aventures ! », reconnaît-il. « C’est clair ! Après ma femme, c’est avec toi que j’ai passé le plus de nuit », le charrie son fils.

Film : The Father, une plongée poignante dans les affres du grand âge.

Le dire aux proches

Si une certaine pudeur se ressent à l’écoute du récit de ces deux hommes, l’envie de témoigner est profonde. « Ma génération assume beaucoup plus de dire ses maladies, ses vulnérabilités, témoigne Mathieu. « C’est vrai, à notre époque, on cachait le handicap, la maladie, enchaîne Gérard. Il ne fallait pas montrer ses faiblesses. Ma mère a toujours été dans le déni de son Alzheimer. Mais ça n’est pas bon. Pour ses proches, pour soi… Moi, ma famille est au courant. Mes amis, pas encore. Si le diagnostic est officialisé, je le leur dirai, c’est important ». Mathieu rebondit : « Le fait de le dire permet aux autres d’être plus à l’aise face à certaines de nos attitudes, et peut même être créateur de liens. » Lui envisage déjà d’emmener sa fille Daphné, 11 ans, marcher avec lui. « Quand on sait qu’un proche est malade, cela peut encourager l’entourage à profiter de sa présence. Et pour ça, il n’est pas nécessaire d’aller de l’autre côté du globe ! L’aventure est aussi à côté de chez soi. »

Guillemette de Préval, 6 octobre 2025

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