Une vie de papa
Quand je serai majeure…
« Papa, quand j’aurai 18 ans, je serai adulte, je pourrai conduire, je serai mariée et j’aurai des enfants ».
Roxelane prononce souvent cette phrase avec beaucoup d’aplomb. À chaque fois, je fais un grand « gloups » en mon for intérieur en l’entendant. Je suis à la fois content, fier et soulagé de l’entendre se projeter dans l’avenir, et je tremble à l’idée de l’imaginer se débrouiller dans le vaste monde. Roxelane n’a que 16 ans pour le moment. Elle comprend qu’elle se rapproche de l’âge de la majorité, et s’imagine que les choses changeront du tout au tout le jour où elle obtiendra le statut d’adulte.
Je lui réponds qu’avoir 18 ans est un préalable ; qu’il faut aussi comprendre et apprendre les choses pour être en mesure de bien les faire. Je lui explique que les adultes ont souvent des enfants plus tard. Je suis partagé sur l’approche la plus adéquate pour évoquer les sujets de la vie affective et sentimentale. Dans cette phase actuelle où elle m’interroge de temps en temps sur des sujets importants de la vie, je la laisse aller à son rythme. Il ne me semble pas juste de trop devancer son questionnement. Chaque occasion de discussion permet d’effectuer un petit pas. En parallèle, il me semble indispensable qu’elle ait acquis les bons réflexes lui permettant de se faire respecter, corps et esprit, et d’affirmer sa propre volonté. Comme avec les enfants ordinaires, ces sujets sont loin d’être simples – je peux parfois être tenté d’esquiver ces questions et de choisir la solution de facilité en la laissant dans sa bulle.
Comme pour tous nos jeunes, la laisser rêver, la guider dans ses représentations. Elle s’est malheureusement retrouvée très abîmée lorsqu’une de ses anciennes enseignantes lui a dit de façon abrupte qu’elle ne pourrait jamais être « maîtresse d’école », car il fallait avoir le bac. À plusieurs reprises avec cette même personne, elle s’est retrouvée face à un mur, là où il aurait fallu construire sur les envies qu’elle manifestait, en l’aidant à découvrir les multiples métiers connexes qui existent. J’ai vu Roxelane perdre pied et s’effondrer douloureusement pendant de longs mois à la suite de ces interdictions. Mon cœur de père gronde encore plusieurs années après en repensant à autant d’incompétence et de bêtise. Au contraire, notre mission est d’accompagner Roxelane et ses jeunes camarades à prendre confiance en eux.
De façon cocasse, je me suis retrouvé pris de court par une personne issue d’une association accompagnant les familles d’enfants autistes, laquelle nous poussait à laisser Roxelane vivre ses passions à fond, sans chercher à vouloir à tout prix lui construire un avenir professionnel au sein des structures d’emploi des personnes en situation de handicap. Un peu excessif me semble-t-il, mais cela vient me rappeler à juste titre que rien ne se fera durablement sans joie ni envie. Quelle que soit la suite de son parcours, pour ses 18, ses 30 ans, et pour après.
Guillaume Kaltenbach, 3 novembre 2025
Guillaume Kaltenbach est père de trois enfants dont Roxelane, 16 ans, atteinte de troubles du spectre autistique. De confession protestante, ce chef d’entreprise est impliqué dans différentes initiatives professionnelles et bénévoles visant l’amélioration de l’inclusion des personnes handicapées.
