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Quatre nages et du courage

Marie Graftiaux
© DR.

À 29 ans, Marie Graftiaux, nageuse savoyarde porteuse de trisomie 21, affiche un palmarès impressionnant. Compétitrice dans l’âme, elle n’a pu participer aux Jeux paralympiques, mais a transmis la flamme l’été dernier (1). A l’occasion de la journée mondiale de la trisomie 21, Ombres & Lumière livre le portrait d’une athlète qui poursuit son but et vise aujourd’hui le championnat du monde de para-natation adaptée, fin août en Thaïlande.

Marie Graftiaux traverse d’un pas énergique le hall de la gare de la capitale savoyarde. « Très heureuse de faire votre connaissance », lance-t-elle d’un ton joyeux. Sixième d’une fratrie de grands sportifs, adoptée comme deux de ses frères, elle a d’abord quitté la France pour la Belgique à l’âge de six mois. Elle relate dans un éclat de rire : « Je suis arrivée pour l’anniversaire de maman. Je suis son plus beau cadeau. » Dès qu’elle franchit les portes de l’appartement moderne de la toute proche banlieue de Chambéry, où elle vit avec Anne-Françoise, sa mère, elle attrape dans ses bras Neige, un très grand chat aux longs poils blancs. « Quand je le caresse, cela m’apaise », explique la jeune femme, qui revendique être câline. Elle confesse aussi être une grande gourmande. « C’est dans des livres de recettes que j’ai appris à lire, sourit-elle. J’aime préparer des pâtes, des salades, mais ma recette fétiche, ce sont les financiers ». Devant un bol de tisane, Anne-Françoise, qui conjugue douceur et énergie, revient sur le parcours de Marie. « En milieu adapté pour sa scolarité, elle a pratiqué toutes les autres activités en milieu ordinaire : judo, scoutisme, colonies…, raconte-t-elle. Dès qu’elle arrivait quelque part, elle expliquait qu’elle était trisomique, qu’elle apprenait moins vite mais que ce n’était pas une raison pour que l’on se moque d’elle. S’approprier qui elle était a été sa force ».

Inscrite aux bébés nageurs dès son plus jeune âge, Marie a toujours beaucoup aimé nager, et, très vite, elle est repérée par un responsable du sport adapté. Avec les sportifs valides ou handicapés, cours et courses se suivent. « J’aime me dépasser, apprendre et relever des défis », clame-t-elle. Elle bénéficie aujourd’hui de quatre entraînements individuels par semaine. Pour Matthieu Charrier, son entraîneur, Marie « est une athlète de haut niveau engagée et scrupuleuse. À la fois joyeuse, pleine d’humour et exigeante, sa spontanéité facilite les échanges et, de ce fait, l’apprentissage ».

Toujours plus loin

Lorsqu’elle fend l’eau, il arrive souvent à la jeune Savoyarde de penser à sa « sœur chérie », Chloé. Celle-ci, championne du monde d’escalade, s’est tuée en montagne en 2010, une « annus horribilis » pour Marie. « J’étais très proche d’elle, confie-t-elle avec émotion. Elle se fichait du handicap. J’aimais faire du ski avec elle et l’accompagner dans ses compétitions. Je lui avais demandé ce que je deviendrais si maman mourait. Elle m’avait répondu qu’elle serait toujours là pour moi ». Cette même année, toujours très curieuse de ses origines, Marie obtient les coordonnées de son père biologique. Elle lui écrit une lettre. La réponse est rude. Il a maintenant deux autres filles et il ne désire pas la voir. « Cela me rend triste, livre la jeune femme. Je suis handicapée, et je sais que j’ai deux petites sœurs. Elles, elles sont valides et elles ne savent pas que j’existe ». Marie garde au fond de son cœur l’espoir de rencontrer un jour sa famille de naissance. Ces épreuves l’affectent profondément. Mais très résiliente, elle a fait de ces souffrances une force.

Exposées sur un mur ou rangées dans une jolie boîte, des dizaines de médailles décorent la chambre de Marie. Elle va chercher celle dont elle est la plus fière : sa médaille d’or pour le 400 m, 4 nages, obtenue aux Virtus Global Games 2023. Sa grande frustration est de ne pas avoir pu participer aux Jeux paralympiques, organisés à Paris cet été. « Pour le handicap physique, il y a un nombre important de catégories, précise Anne-Françoise. Les personnes avec un handicap mental, en plus de ne pouvoir participer qu’au tennis de table, à l’athlétisme et à la natation, ne bénéficient que d’une seule catégorie. Par leurs spécificités physiques – petite taille, fragilité cardiaque, les athlètes trisomiques n’accèdent pas aux minima requis et sont de facto exclus. Pour l’instant, ils peuvent s’affronter lors des Virtus Global Games, mais on espère que les choses évolueront un jour ».

Quand elle n’est pas dans les bassins, Marie travaille dans un Esat où elle s’occupe de plier du linge. Cette activité ne la passionne guère. Une matinée par semaine, elle s’active dans le rayon glisse de Décathlon. Elle met en rayon, range, et conseille surtout les clients. Elle apprécie beaucoup plus ce travail, mais il n’est pas prévu qu’elle puisse y effectuer plus d’heures. Marie réfléchit pour l’avenir à un poste à la piscine, pour s’occuper du nettoyage. En attendant, depuis novembre 2023, elle se forme au BF2, Brevet Fédéral 2ème degré, pour encadrer bénévolement des enfants. Au fil de cours pratiques et théoriques, Marie suit le même cursus que les personnes valides, mais l’obtention du brevet lui prendra un peu plus de temps. Celle qui aime porter de jolies robes, écrire, faire des massages, rire aux éclats, partager de bons moments avec ses coéquipiers, est aussi une musicienne. Depuis quatre ans, elle joue de la flûte traversière. « J’ai des cours particuliers à l’école de musique, mais pour le solfège, je suis en groupe avec les valides, annonce-t-elle. Avant, il fallait que chaque note soit écrite. Maintenant, je sais les lire. C’est une grande fierté pour moi. Il y a un rythme dans la musique, qui me rappelle la nage ». Encore et toujours, elle revient à la natation, sa passion. La nuit est tombée sur le Mont Revard, qui domine au loin. Les cloches de l’église Sainte-Thérèse, qui jouxte l’appartement, sonnent 18 heures. Il est temps pour Marie d’avaler une grande assiette de pâtes, et de partir s’entraîner, le menu d’une championne.  

Christel Quaix

(1) Du 31 mars au 4 avril, lors de la prochaine semaine olympique et paralympique, elle sera ambassadrice dans les écoles de Chambéry.

  • 31 mai 1995 : Naissance à Lille
  • 5 décembre 1995 : Arrivée dans sa famille d’adoption
  • 1er août 2010 : Accompagne sa sœur Chloé en coupe du monde d’escalade
  • 7 juin 2023 : Décroche le titre de championne du monde en 400 m 4 nages aux Virtus Global Games

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