Sur le fil
Rétablissement intégral
Adolescente, je me pensais une personne « équilibrée ». Lorsque tout mon édifice a commencé à se fissurer, je ne comprenais plus rien ni de la situation, ni de qui j’étais. Quelques années plus tard, je peux dire aujourd’hui que je ne me suis jamais sentie aussi « équilibrée » de toute ma vie. Cette phrase est peut-être un peu inattendue venant d’une personne atteinte de bipolarité de type 1.
Pourtant, je crois vraiment que je suis sortie de la survie dans laquelle je me trouvais depuis l’adolescence. Je me sens presque guérie. Oui, je sais que ce mot est « interdit » en psychiatrie.
De fait, j’ai déjà cru plusieurs fois par le passé que j’étais guérie, et j’ai alors accéléré, pensé à toute vitesse et même déliré : j’étais en réalité en phase hypomaniaque ou maniaque. Cela m’a conduit – une fois – à être longuement hospitalisée.
La différence, notable, c’est que je n’ai pas arrêté mon traitement et que je ne compte pas le faire, mais aussi que je me fiche de savoir si je suis effectivement guérie ou non. J’aime à penser que je vis une forme de rétablissement que j’appellerais « intégral », auquel je travaille depuis des années. Je me sens tellement bien intérieurement que cela me suffit !
Le fait de prendre des médicaments ne me gêne en aucun cas : et si mon psychiatre et moi avions trouvé l’alchimie qui me permet de vivre ainsi ? Ma psychologue clinicienne m’a dit récemment que d’après elle, je n’avais plus besoin de psychothérapie régulière. Si je dis cela ici, c’est pour marquer une forme d’objectivité dans ce que je dis, dans ce que je vis. Pour moi qui ai passé plus de vingt-cinq ans en thérapie… Il s’est passé quelque chose !
Certes, je sais que le Seigneur est derrière le rideau, caché, discret et je crois bien qu’Il est l’auteur de mon rétablissement. Certes, j’ai rencontré de nombreuses personnes formidables qui m’ont tendu la main, des associations… Mais je voudrais souligner que j’ai coopéré. Cette part humaine, personnelle, ce « oui » de mon libre arbitre, personne n’a pu le dire à ma place.
Ce travail personnel pour mon rétablissement, à petits pas, par petites touches, est une entreprise à part entière.
Si je mets en lumière cet aspect-là, ce n’est pas pour affirmer que le rétablissement est facile ou qu’il est objectivable.
Non, au contraire : c’est pour redonner force et courage à mes camarades d’infortune, ayant des troubles psychiques graves, qui luttent au jour le jour pour vivre ou survivre. Il y a en nous un espace intérieur où nous sommes profondément libres, et où nous pouvons nous orienter radicalement vers la vie.
Sophie de Coatpont, 10 février 2025
Sophie de Coatpont, atteinte de bipolarité, se destine à être médiatrice de santé paire en psychiatrie. Elle suit actuellement une licence professionnelle à l’université et travaille dans une association à temps partiel, où elle apprend à accompagner des adultes avec un handicap psychique. Avec ses mots qui frappent sans jamais abîmer, trempés dans sa foi et sa soif de vivre, Sophie de Coatpont traverse le fil précaire de l’existence, en quête d’équilibre.
