Un pas de biais

Si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser…

Istock.

« D’un côté on nous présente l’IA* comme une solution magique pour être plus performant, plus efficace, pour gagner du temps, comme si on était en train de vivre une industrialisation de la pensée. De l’autre côté, on nous enjoint de faire du vélo, de regarder pousser les plantes et de prendre le temps de vivre, avec une apologie du retour à la terre. Entre ces injonctions contradictoires, j’ai l’impression de vivre dans un monde schizophrène. C’est très angoissant. »

J’ai retrouvé mes amis pour une galette des rois et j’écoute avec intérêt Sofia, qui travaille dans un grand groupe. Les autres opinent du bonnet. C’est manifestement un constat partagé.

« Gagner du temps, mais pourquoi ? Pour quoi ? Pour produire toujours plus vite toujours plus de contenu ? Et après ? À quoi ça sert si la personne d’en face n’a pas le temps d’enregistrer ? » La révolte sourd en moi.

À bien y réfléchir, dans cette affaire, la question du temps est centrale. En écoutant mes amis, je ne cesse de repenser à ce dialogue du Petit Prince avec le marchand, qui n’a pas pris une ride :

« C’est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine.

– Et que fait-on des cinquante-trois minutes ?

– On en fait ce que l’on veut…

« Moi, se dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine »

Mon idée n’est pas de boycotter absolument la nouveauté. L’intelligence artificielle me fascine par toutes les possibilités techniques qu’elle offre. C’est fou, c’est puissant, de pouvoir désormais faire naître sur mon écran des univers en un clic – quand Dieu lui-même, soit dit en passant, a eu besoin de sept jours.

Mais je me sens parfois, dans ce monde, comme le Petit Prince. Un peu décalée. Le handicap m’a appris à marcher tout doucement. Comme mes amis, je souffre de cette injonction à gagner du temps, et à courir alors que je ne le peux pas. Mes amis commencent à comprendre qu’eux aussi en sont incapables. Et cette prise de conscience, si elle est douloureuse, me semble bienfaisante. Car le rythme que nous imposent nos limites humaines est notre socle commun, quoi qu’on en dise, et il nous rassemble. Dans quelques années, peut-être pourra-t-on se retrouver, mes amis et moi, au bord de la fontaine du Petit Prince, pour contempler le firmament créé par Dieu dans son éblouissante intelligence – sans artifice.

Cécile Gandon, ombresetlumière.fr – 15 janvier 2024

*Intelligence artificielle

portrait de Cécile Gandon

Porteuse d’un handicap moteur, Cécile Gandon travaille dans l’associatif. Elle vient de publier « Corps fragile, cœur vivant » (Emmanuel).

Partager