Dossier
Tour de France des artisans : à Avignon, Amélie fait vibrer les perles
Pour son numéro estival, Ombres & Lumière publie une série web sur ces artisans qui, touchés par un handicap ou un trouble psychique, poursuivent leur métier avec passion. Dans ce cinquième et dernier épisode, Ombres & Lumière part à la rencontre d’Amélie Ricard. À Avignon, en Provence, elle a développé l’entreprise familiale de confection de rideaux en perles de buis. En 2022, une lourde opération a remis toutes les cartes en jeu. Plutôt que d’abandonner, cette travailleuse acharnée préfère produire autrement, dans une dimension plus humaine et durable.
Le bruit du vent effleurant des perles en bois n’est pas anodin : nous sommes au bon endroit. C’est dans son mas provençal, situé dans la banlieue avignonnaise, qu’Amélie Ricard nous reçoit. “Ce matin, j’étais en rééducation, comme tous les jours, explique-t-elle, ensuite, je dois aller travailler à la fabrique.” Cet emploi du temps hautement chargé laisse à peine le temps d’entrevoir “les vingt-cinq vies” de cette mère de famille âgée de 43 ans, comme elle aime à le dire.
Dans cette bâtisse, “propriété de mes aïeux depuis trois générations”, se trouve la salle d’exposition et le bureau de Maison 1909, l’entreprise familiale de confection de rideaux en perles de buis, reconnue d’artisanat d’art.
Amélie Ricard l’a rachetée à sa mère en 2013, après dix ans de carrière dans la grande distribution. “J’ai gravi tous les échelons, de chef caissière à directrice de point de vente, retrace-t-elle. C’est simple : dans ce métier, j’ai appris à vendre tout et son contraire. Mais c’était du “hard-discount”. A l’époque, on était noté constamment, sur toutes nos tâches, dans l’optique d’améliorer notre productivité.”
Chaque pièce nécessite 20 à 30 heures de travail, jusqu’à 40 heures pour les plus monumentales.
Cette cadence est bien loin du temps de confection d’un rideau en perles de buis, objet traditionnel provençal, qui peut en compter près de 2000. “Chaque pièce nécessite 20 à 30 heures de travail, jusqu’à 40 heures pour les plus monumentales.” Dans ce domaine règne le sur-mesure, à l’encontre même des principes de surproduction pratiqués en grande distribution.
Pour couronner le tout, la mère d’Amélie Ricard cultivait un certain sens du secret autour de son activité. “Lorsque j’étais enfant, elle ne me montrait que le minimum, raconte la Provençale. Je devais me débrouiller avec le peu d’informations qu’elle me laissait. Mais depuis toute petite, j’ai toujours su que mon rêve était de reprendre l’affaire familiale.”
Rendre hommage à l’héritage familial
Guidée par un sens du travail acharné, Amélie Ricard apprend sur le tas, crochète perle après perle, et parvient rapidement à donner un nouveau souffle à Maison 1909, multipliant par trois son chiffre d’affaires. Ce nom est empreint de significations. “La tradition voulait auparavant qu’on donne son nom à l’entreprise, note-t-elle. J’ai choisi de ne pas suivre cette règle, pour rendre hommage à l’ensemble de l’héritage familial.”
Progressivement, maisons de prêt-à-porter haut de gamme et prestigieux cabinets d’architectes se ruent à son atelier pour bénéficier de ses services, jusqu’à recevoir près de 500 demandes de devis, lors d’un après-midi, en pleine crise du Covid 19. “Le téléphone ne s’arrêtait pas de sonner. Je n’y croyais pas.”
Il m’a annoncé que j’avais un mois pour mettre mes affaires en ordre avant de me faire opérer : j’étais en train de perdre ma jambe.
2022 est l’année de la bascule. La fin d’une ère. En juin, un premier événement met l’activité en péril. “Du jour au lendemain, j’apprends, auprès de mes producteurs, que la perle de buis est sur le point de disparaître en raison de la pyrale du buis”, évoque Amélie Ricard. Cet insecte est capable de décimer toute une production en l’espace de 24 heures. Un mois plus tard, c’est un neurologue qui, brutalement, remet en cause la totalité de ses choix de carrière. Les larmes aux yeux, Amélie Ricard ressasse ces souvenirs d’une douleur absolue. “Il m’a alors annoncé que j’avais un mois pour mettre mes affaires en ordre avant de me faire opérer : j’étais en train de perdre ma jambe.”
Ne jamais abandonner
Aujourd’hui, Amélie Ricard s’est relevée. Abandonner n’est pas une option chez cette femme persévérante, qui a appris à travailler autrement. Plutôt que de faire appel à des producteurs étrangers, ce qui irait “à l’encontre de mes principes”, elle préfère vivre sur ses stocks, et utiliser le bois du charme, un arbre se rapprochant du buis. “Mon handicap fait que je ne sens pas une partie de ma jambe gauche, explique-t-elle. Je peux me tordre la cheville sans m’en rendre compte. Ce n’est que plus tard que la douleur vient violemment.”
Trois de mes employés sont en situation de handicap et bénéficient de mi-temps thérapeutiques.
Amélie Ricard doit donc adapter ses horaires de travail. Son mari, gendarme de profession, est parti en pré-retraite pour travailler avec elle. Aussi, l’histoire d’Amélie Ricard fait qu’elle a souhaité donner une autre dimension à son entreprise, plus humaine, de manière à créer un véritable développement, humain et durable. “J’ai voulu donner une chance à des gens qui, comme moi, n’ont pas tiré les bonnes cartes, dit-elle. Trois de mes employés sont en situation de handicap et bénéficient de mi-temps thérapeutiques.” Le passé, elle ne préfère pas trop s’y pencher. “Oui, j’ai ressenti de la colère envers le corps médical, que j’avais sollicité depuis 2019, glisse-t-elle. Pourquoi moi ? Ça m’est arrivé de le penser. Mais ce n’est pas comme ça qu’on avance. Je préfère me concentrer sur le futur.” Un temps où, peut-être, l’une de ses trois filles désirera rejoindre l’aventure de Maison 1909, perpétuant la riche tradition familiale, contre vents et marées.
Par Hugo Pilache – le 10 juillet 2025
