Dossier

TOUR DE FRANCE DES ARTISANS : Claire adoucit le cuir

Pour son numéro estival, Ombres & Lumière publie une série web sur ces artisans qui, touchés par un handicap ou un trouble psychique, poursuivent leur métier avec passion. Dans ce deuxième épisode, nous entrons dans l’atelier ChickyPop, une marque colorée de maroquinerie, à Cravanche dans le Territoire de Belfort. Claire Bosch y palpe le cuir, l’assemble, le coud et le polit, jusqu’à peaufiner ses pièces, des ceintures aux porte-monnaie. Diagnostiquée très tardivement d’un trouble psychique sensoriel, elle se lève le matin en pensant à cette matière unique, qui unifie ses sens.

Une odeur à la fois discrète et tenace flotte dans l’atelier de maroquinerie baigné de silence, où chaque silhouette se concentre. L’odeur du cuir. Un tablier bleu jean aux reins, un sourire en bandoulière, Claire Bosch a disposé quelques « petites choses créatives » à elle, dans un coin de son établi. Ces quelques objets de cuir confectionnés à ses « heures perdues » pourraient presque résumer sa vie : un tout petit pilulier, une pochette agrémentée d’une poche de couleur personnalisée, un bracelet dont la couleur hésite entre l’or et l’ocre. D’un joli cuir bleu, le pilulier adoucit les prises de médicaments pour ses troubles psychiques, détectés très tardivement. « Je savais depuis longtemps au fond de moi que j’étais différente ; il y avait un monde d’écart entre moi et les autres, confie-t-elle. Je ne comprenais pas certaines de mes réactions, mais je ne savais pas ce que j’avais ». Claire, dont la présence est apaisante, ne laisse jamais ses doigts immobiles, les frottant les uns contre les autres même lorsqu’ils sont inoccupés, comme si elle touchait une pièce de cuir pour en évaluer la finesse. Tous ces petits objets sont fabriqués avec des « rebuts », les restes de cuir récupérés dans les grandes manufactures, de même que les divers objets fabriqués au sein d’un des ateliers de l’Esat du Territoire de Belfort. Claire est employée ici depuis près de deux ans, après trois années chaotiques, et l’odeur du cuir l’a saisie dès le premier jour.

« J’ai d’abord été au service ‘Pause-Café’ qui dessert les usines de la zone industrielle, mais j’ai tout de suite été très attirée par l’atelier cuir, évoque-t-elle dans un large sourire. Je n’osais pas trop m’approcher, parce que ça me faisait l’effet d’être devant une délicieuse pâtisserie et de ne rien pouvoir acheter. Je ne touchais le cuir que des yeux ». Pendant deux ans, chaque matin, Claire est allée « harceler » le directeur de l’Esat, jusqu’à ce qu’il cède pour l’intégrer à l’atelier maroquinerie.

La travailleuse revient pudiquement sur les trois années qui ont précédé son arrivée à Cravanche. « Quand j’allais mal, je le sentais, mais un jour de 2018, j’ai senti qu’il fallait que je m’isole totalement et que je ne voie plus personne, raconte-t-elle. Or, pour s’isoler, il n’y a que deux choix : la prison ou la psychiatrie. J’ai choisi le second. Je me sentais agressée par les faits et gestes des gens, et j’ai demandé à être hospitalisée. J’avais 50 ans ». Prise par un « désir d’enfermement », elle reste alors deux ans en hôpital de jour, mais se retrouve « bien soignée » par un médecin psychiatre. Celui-ci tâtonne longtemps avant de trouver la cause de son mal-être, et ajuster son traitement, aux effets secondaires éprouvants. « La foudre m’est tombée dessus quand j’ai reçu mon diagnostic : ‘paranoïa sensitive’ ». Ces mots, inscrits sur un courrier administratif qu’elle décachette à sa sortie de l’hôpital de jour, lui font l’effet d’un coup violent. « D’autant plus violent qu’on ne me l’a pas dit en face, que je n’ai eu aucune explication ».

Le choix de l’Esat

À l’issue de la période d’hospitalisation, le psychiatre de Claire Bosch lui interdit de travailler en milieu ordinaire, où elle a auparavant été auxiliaire de vie, et contrôleuse qualité d’une usine de fers à repasser qui avait fini par la licencier. Elle-même n’a aucune envie de retourner dans ce « monde trop ordinaire » pour sa sensibilité démesurée, par crainte de se sentir à part. L’obtention de la reconnaissance de travailleur handicapé (RQTH), avec une invalidité entre 50 et 80 %, la décide à se tourner vers l’Esat, où elle frappe à la porte.

La matière me parle, et plus ou moins fortement suivant les cuirs… Le Barenia, par exemple, est un cuir qui m’en met plein les yeux, plein les mains, une sensation d’émerveillement comme si on m’ouvrait un cadeau de Noël extraordinaire

La suite, on la connaît déjà un peu. Cette première fois qu’elle a caressé un cuir de haute qualité utilisé dans le luxe, Claire l’a inscrite dans sa mémoire comme une sensation unique, toujours intacte, qui allume un grand feu dans ses yeux. « Je m’en souviens encore, c’est comme si le cuir me causait, illustre-t-elle. La matière me parle, et plus ou moins fortement suivant les cuirs… Le Barenia, par exemple, c’est un cuir qui me… » – elle hésite, « qui m’en met plein les yeux, plein les mains, une sensation d’émerveillement comme si on m’ouvrait un cadeau de Noël extraordinaire ». Claire découpe, coud, teinte, ponce, gomme, jusqu’à donner la forme la plus parfaite aux porte-monnaie, étuis, pochettes, ceintures qui font la fierté de l’Esat. Celui-ci a lancé sa propre marque, ChickyPop, en 2020 : grâce au soutien de l’État et de la Banque des Territoires, en partenariat avec le CFA du Pays de Montbéliard, un plan de formation ambitieux a permis de former les travailleurs au métier d’artisan maroquinier. Lauréat du prix Unapei-GMF « Fiers de bien faire », l’atelier vend aujourd’hui sous cette marque une part de ses objets en ligne* et dans quelques boutiques. « J’aime me mettre aux ‘tranches’, murmure Claire, assise à son établi. Quand je ponce, je décharge mon négatif et ça m’apaise, comme un ponçage à l’intérieur de moi. Et puis quand on fabrique un objet, je me dis qu’il aura une histoire après. Il a pris forme ici, il va suivre quelqu’un, va prendre une partie de sa vie, ne pas s’user au même endroit selon la personne ». Claire frotte son pouce contre ses quatre autres doigts, ses doigts un peu usés, mais jamais lassés de donner forme au cuir.  

Marilyne Chaumont – 4 juillet 2025

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