Tour de France des artisans : Frank façonne l’or - Fondation OCH

Dossier

Tour de France des artisans : Frank façonne l’or

Pour son numéro estival, Ombres & Lumière publie une série web sur ces artisans qui, touchés par un handicap ou un trouble psychique, poursuivent leur métier avec passion. Dans ce quatrième épisode, Ombres & Lumière part à la rencontre de Frank Greveldinger, qui manie pierres et beaux métaux pour façonner des bijoux. Malgré un accident de ski qui l’a rendu paraplégique, ce joailler bordelais de 55 ans défend avec ardeur son artisanat. 

Tout a commencé par une petite brochure, il y a quarante ans. « Je savais que j’avais envie de travailler avec mes mains, j’avais 15 ans, et je suis tombé sur une brochure présentant le métier de joailler dont je ne connaissais rien », raconte Frank Greveldinger, depuis son atelier bordelais. À la fin du collège, ce fils d’une mère fonctionnaire de mairie et d’un père électromécanicien entre en apprentissage dans une joaillerie, à Paris, où il habite. Il réussit alors le concours d’entrée de l’école de joaillerie du Louvre.

Un lourd accident de ski

Après avoir fait ses gammes dans la capitale auprès d’une haute maison de luxe, « une histoire d’amour » le conduit à s’installer à Bordeaux pour travailler. A l’âge de 28 ans, le jeune homme subit un lourd accident de ski. Sa colonne vertébrale est touchée, « au niveau de la vertèbre D12 », précise-t-il. Il devient paraplégique. Au sujet de ce chamboulement, l’artisan reste pudique. « Dans l’entreprise, ils ont bien voulu me garder ».

Comme ce n’est pas mon employeur qui payait, je me sentais moins redevable

Grâce à l’Agefiph, association qui aide à l’insertion professionnelle des personnes handicapées, des travaux sont entrepris. « Comme ce n’est pas mon employeur qui payait, je me sentais moins redevable », se souvient-il. 

Mais l’entreprise subit des difficultés et opère un plan de licenciement. Frank réfléchit aux options possibles : retravailler comme employé ? Cela lui semble compliqué. Et pour cause. Dans beaucoup de situations, le magasin se situe en rez-de-chaussée et l’atelier, au premier étage. « Alors quand je débarquais avec mon fauteuil roulant… », esquisse-t-il, lucide. Arrêter sa passion ? Il n’en est pas question.

Pour ce combatif, qui pratique du basket depuis l’adolescence, en semi-professionnel puis en handisport depuis son accident, cette nouvelle épreuve est un déclic pour se lancer à son compte. Son poinçon d’artisan, qui estampille chacune de ses œuvres, est tout trouvé : un losange avec à l’intérieur, un ballon de basket, et ses initiales de part et d’autre. Frank trouve un atelier de plain-pied, dans le quartier huppé Saint-Paul, à Bordeaux, près de la grosse Horloge, connu pour regrouper de nombreux artisans et commerçants. 

Un monde s’ouvre dans ce petit établi

Au milieu de ses machines, dont certaines sont adaptées à son handicap, l’homme à la stature robuste, en blouse de travail noire qui lui donne un air de chef étoilé, ne résiste pas à les faire fonctionner. Méticuleusement, de ses mains façonnées par ses années d’artisanat, il récolte un débris d’or et le fait fondre à l’aide d’un chalumeau. La magie opère. Petit à petit, la pépite ondoie et devient une bille malléable rouge comme une braise.

Quelques secondes plus tard, endurcie, elle se noircit. « Ce métal est composé à 75% d’or pur, 12,5% d’argent et 12,5% de cuivre. Et le cuivre s’oxyde et change de couleur », explique le joaillier, qui roule vers un autre coin de son atelier, pour glisser le métal dans un petit bac d’eau tiède, qui sous l’effet d’ultrasons, élimine les saletés. Limer, laminer, émeriser… Tout un monde et un vocabulaire s’ouvre dans ce petit établi. 

Malgré les difficultés traversées par sa profession – les gilets jaunes et la crise du Covid qui ont fait chuter la fréquentation du centre-ville, la montée en flèche du cours de l’or à cause de l’instabilité géopolitique… – sa passion est toujours vibrante. Il participe même deux fois aux Abilympics – sorte de jeux paralympiques des métiers – à Séoul, en 2011, et à Bordeaux, en 2016.

La première fois, il finit quatrième. Pour la deuxième compétition, il se prépare davantage à cette épreuve de six heures et obtient la médaille d’argent. « Face aux concurrents asiatiques surentraînés, c’était une belle récompense ! », se souvient-il. 

Un bijou qui dure toute la vie

Aujourd’hui, Frank ne travaille plus que sur commande, et souvent « à façon ». « Les clients viennent avec leur matériau que je retravaille », explique-t-il. Plus économique, ce procédé contient aussi une densité émotionnelle plus forte. « Ils arrivent parfois avec des pierres ou des médailles de baptêmes ayant appartenu à leurs-grands-parents, explique ce père d’une fille de 10 ans. Avec un même matériau, on peut réinventer un bijou qui durera toute une vie, et qui sera peut-être retransmis ensuite. » 

Quid de l’explosion des ventes de bijoux prêts à être portés, de moins bonne qualité, moins onéreux aussi ? L’artisan rétorque avec malice : « Il y aura toujours des personnes qui préfèrent les bons petits plats maisons à la malbouffe industrielle. » 

Par Guillemette de Préval – le 9 juillet 2025 

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