Être autonome, c’est consentir à être interdépendant !

Antoine Bellier : Notre société individualiste promeut l’idée qu’il faut être indépendant : moins nous avons besoin des autres, mieux nous nous porterions… Mais il y en a qui prônent l’inverse !

Oui, Antoine, à commencer par bon nombre de personnes handicapées. Je pense à Yves qui a un handicap mental. Après de nombreuses années en foyer, il a voulu vivre en studio. « Je veux être autonome » répétait-il sans cesse. Il s’est battu pour cela, et ça a fini par payer. Il a pu emménager, tout joyeux, dans son studio. Mais après plusieurs mois,  il constatait tristement: « je suis autonome, mais je suis seul ». Avec son éducateur, Yves a appris alors à tisser des liens de confiance avec son voisinage. Il s’est inscrit dans un club de loisirs et de fraternité, il s’est fait des amis. La joie lui est revenue.

Antoine Bellier : L’expérience d’Yves nous montre qu’être autonome, c’est différent d’être indépendant ?

Exactement, Antoine. Rébecca Shankland, chercheuse en psychologie du développement, révélait récemment, dans lavie.fr, que trop souvent, nous confondons autonomie et indépendance : « Nous sommes conditionnés à croire que chacun doit tout assumer tout seul –dit-elle- demander de l’aide est un signe de faiblesse ». Pour elle, cette illusion d’indépendance nous épuise. Elle peut parfois nous conduire jusqu’au burn-out. Elle le constate de plus en plus chez des parents, qui veulent se débrouiller seuls pour élever leurs enfants, cherchant leur épanouissement maximum. Et la chercheuse d’en appeler à renouer avec une culture de l’interdépendance. « L’autre, -dit-elle-quand il est une personne de confiance, contribue à notre bien-être par sa seule présence ». Elle parle de « contagion émotionnelle », dans une expérience de solidarité qui -je cite – « n’est plus seulement une aide envers celui qui ne va pas bien, mais une mise en réseau de toutes nos compétences et nos qualités »

Antoine, nous vivons une crise sanitaire qui parait interminable, et qui nous rend parfois bien moroses. Eh bien, la bonne nouvelle qu’apporte Rébecca Shankland, c’est que les périodes de crise sont paradoxalement de nature à renforcer la qualité relationnelle. Comme si cette fragilité partagée nous aidait à consentir à cette interdépendance qu’en temps ordinaire nous refusons.

Antoine Bellier : J’imagine que la force des personnes handicapées, comme Yves, c’est qu’elles nous précèdent dans cette expérience de fragilité et d’interdépendance

Eh oui, Antoine ! Bien souvent, elles n’ont d’autre choix que de demander l’aide dont elles ont besoin. Et donc avec elles, nous découvrons que « la véritable autonomie consiste à gérer ses interdépendances ». Ce sont les mots mêmes de Charles Gardou, anthropologue spécialisé dans le champ du handicap. Pour lui, « la personne handicapée rejoint la personne valide en l’aidant à demander de l’aide ». Formidable cette formule, non ?

Alors, si vraiment demander de l’aide à l’autre est un cadeau à lui faire, mettons-nous à l’école des personnes handicapées, et profitons de cette crise pour nous l’offrir mutuellement, ce cadeau !… en famille, entre voisins, avec nos amis ! Et la joie reviendra !

Philippe de Lachapelle sur RCF – Le 5 octobre 2020

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