Gratitude et inquiétude

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Radio Notre Dame

Il y a quelque temps, je suis tombée par hasard sur une citation de François Mauriac : « L’empreinte d’un homme sur un autre est éternelle, aucun destin n’a traversé le nôtre impunément ». Il y a en effet, me semble-t-il, des personnes qui nous marquent à vie et je peux aussi être cette personne qui laissera une empreinte dans la vie d’un autre.

Simon : Nous avons donc une grande responsabilité vis-à-vis des autres ?

Vous avez raison Simon. On peut penser à cette question de Dieu à Caïn après le meurtre d’Abel : qu’as-tu fait de ton frère ? c’est une question qui nous est adressée à nous aussi pour rappeler que nous sommes tous les gardiens de nos frères, et que cette responsabilité est une bonne nouvelle.

Quelles que soient nos compétences, nous pouvons être le gardien de notre frère et avoir un impact sur la vie des personnes que nous rencontrons. C’est responsabilisant et enthousiasmant.

Lorsque j’étais adolescente, je me souviens très bien d’avoir observé tout un week-end une éducatrice s’occuper d’une personne lourdement handicapée. Elle semblait si respectueuse, si aimante. S’est plantée en moi cette conviction que toute personne, aussi abimée soit-elle par la vie, est infiniment aimable.

Je me souviens aussi lors d’une colo, d’une chef d’équipe, qui faisait les choses tout en discrétion, sans jamais écraser les autres mais qui au contraire révélait les talents de ses équipiers. Je me disais : c’est ça être chef, c’est être au service des autres. Educateurs, professeurs, amis, tout au long de ma vie, des personnes ont pu m’inspirer et m’aider à ma construire à travers un mot encourageant, une confiance donnée, un témoignage de vie exemplaire, une présence gratuite dans des moments importants …

Simon : Et aujourd’hui, Est-ce que vous faites encore des rencontres inspirantes ?

Je vous ai parlé de personnes qui exerçaient des responsabilités. Dans mon parcours, nombreuses sont les personnes malades, handicapées, vieillissantes qui sont sources d’inspiration. Elles ne sont pas en situation de responsabilité, elles sont juste gardienne de ma vie. Par le témoignage de leur vie, par leur amour de la vie malgré les obstacles, elles m’aident à aimer la mienne, elles me transmettent l’Espérance et la joie profonde.

Je remercie tous ces modèles qui m’ont guidé, qui me guident encore. Le handicap, la maladie sont des scandales qui portent une fécondité. Si je ne souhaite l’épreuve à personne, je suis pleine de gratitude pour celles qui ont accepté que je les aide, qui ont ri ou pleuré avec moi ou qui se sont confiées. Elles me permettent de regarder la vie avec une profondeur et une confiance tout autre.

Mais je ne peux pas penser à tout cela aujourd’hui sans ressentir un peu d’inquiétude. Dans les débats actuels sur la fin de vie, il y a une volonté de contrôler la mort, voire de la provoquer si la maladie ou le handicap se présente. Je m’interroge sur ce que nous voulons transmettre.

Simon : Que voulez-vous dire ?

Chrystelle, Alice, Marco, Marie, Sylvie … toutes ces personnes ont, je crois, une vie faite de combats. Le combat de la dépendance et des contraintes. Sylvie ne parle pas, Chrystelle ne marche pas, Marie ne raisonne pas comme moi, pourtant, quand je suis avec elles, ce qu’elles me transmettent, c’est la Vie (avec un grand V), pas une vie au rabais, mais une vie digne et féconde.

Que veut-on transmettre en modifiant la loi ? Que certaines vies valent la peine d’être vécues, pas d’autres ? Que seules les personnes totalement autonomes et indépendantes peuvent insuffler l’amour de la vie ? Je crois au contraire que ces personnes à la vie parfois douloureuse sont aussi à leur façon nos gardiens en laissant dans nos vies une empreinte profonde de joie et d’Espérance.

Florence Gros sur Radio Notre Dame – 21 mars 2023

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